Martin WINCKLER : Les brutes en blanc

brutes-medecine

 

Il y a des auteurs, que l’on découvre un peu par hasard, dont on aime le premier livre et que l’on suit au fil des ans et des publications.

Martin WINCKLER est de ceux-là. Je l’ai découvert grâce à une de mes amies avec La maladie de Sachs (qui n’est pas son premier livre publié, mais qui est le premier livre que j’ai lu de lui). Ses livres, je les conseillerais à tous, surtout ceux avec pour toile de fond l’univers médical.

Martin WINCKLER est médecin et vit maintenant au Canada. A travers ses livres, il ne cesse d’interroger la place du soignant et surtout celle du patient. Son positionnement est toujours très sain ce qui a automatiquement (en tout cas chez moi !) une vertu rassurante.

Les brutes en blanc confirme ce postulat

 

On est tous des malades (actuels ou en devenir)

C’est la triste réalité mais oui, chaque vie sur Terre devra affronter les maladies, parfois très graves.

Donc, finalement d’un certain point de vue et même en très bonne santé, nous sommes tous de potentiels malades. Quand la maladie se déclare, nous avons la chance, en France, de pouvoir avoir accès aux praticiens de santé qui vont nous épauler pour affronter la maladie.

Sauf que parfois, ce n’est pas cette configuration idéale qui se joue.

Ayant eu un cancer il y a quelques années, j’ai créé un site pour proposer des astuces aux personnes et aidants qui doivent affronter les pathologies tumorales. Bien-évidemment, je ne suis pas médecin, mais je suis persuadée qu’avoir accès à une information fluide participe aux moyens de faire face à la crise. Car quand la maladie grave est là, c’est forcément la crise. Du coup, mon site a vocation à faciliter l’accès à l’information des personnes concernées. C’est ma petite pierre à l’édifice dans de nombreuses actions à mener pour aider les personnes confronter aux cancers et autres maladies graves.

Sur ce site, j’ai créé une rubrique « témoignages sur le cancer » qui permet aux lecteurs de s’exprimer, de raconter leur vécu. Pour avoir cette fenêtre d’expression, il suffit de m’envoyer un mail avec son récit. Ce qui est assez stupéfiant dans cette rubrique, c’est que le rapport aux « sachants médicaux » est souvent défavorable. Il y a bien-sûr des personnes qui rapportent la belle qualité des soins qu’ils ont reçus. Ça a été en partie mon cas, une fois que j’ai été admise à l’hôpital. Par contre, « l’avant hôpital », autrement-dit la phase de diagnostic a été catastrophique.

Dans cette rubrique, beaucoup plus nombreux sont les témoignages de violences (le plus souvent verbales), de déshumanisation, de mauvaise communication ou information alors que, surtout face à une maladie grave, il est fondamental que les médecins aient un accueil du patient impeccable. Cela fait intégralement partie de la qualité des soins. INTEGRALEMENT.

Et en la matière, il est clair qu’il y a du travail.

 

Devenir médecin et être soignant

Pour devenir médecin, il faut réunir des capacités que je qualifierais « d’hors du commun » car il faut à la fois être :

  • Brillant : le concours de médecine est un des plus sélectifs qui soit,
  • Patient : les études de médecine sont longues
  • Résistant : à la fois pour ingurgiter une somme considérable de connaissances mais aussi pour assumer des gardes « à la chaine » parfois de nuit
  • Modeste : un médecin généraliste qui enchainera 10 h de consultation par jour gagnera moins qu’un jeune commercial issu d’une école de commerce moyenne, travaillant dans la banque ou le « conseils ».

Ça, c’est le socle.

Mais au-dessus, c’est établi une sorte de caste où les patients semblent n’avoir que peu d’importance ou ont toujours l’air coupables de quelque-chose.

 

Des exemples du quotidien sur la posture du médecin et du soignant

Premier petit exemple dans un célèbre hôpital pour enfants à Paris

Un jour, mon jeune bébé était hospitalisé pour une (classique) bronchiolite. Cette hospitalisation qui a duré quelques jours s’est mal passée du début jusqu’à la fin (j’y reviendrai sans doute plus tard). Dans la chambre grisonnante de l’hôpital, une professeure de médecine (j’imagine qu’elle avait se titre même si elle ne s’est pas présentée) arrive flanquée d’une ribambelle d’étudiants en me disant qu’elle autorisait la sortie de mon fils et qu’elle lui prescrivait de la kiné respiratoire.

Je lui demande quelque-chose comme

« Mais il me semble que cette pratique est délaissée aujourd’hui car peu efficace ».

Déjà sortant de la chambre, elle détourne à peine la tête pour me répondre :

« je ne vais pas rentrer dans ce débat aujourd’hui et maintenant ».

Sauf que je ne demandais pas, moi non plus, à rentrer dans un débat mais à savoir pourquoi il y avait cette prescription et les bénéfices attendus… pour mon enfant.

J’ai souvent repensé à cette situation depuis. Cette femme qui était sans aucun doute un médecin exceptionnel avait sans doute oublié qu’une GRANDE partie de son rôle était d’expliquer le pourquoi de sa décision. Ou peut-être qu’elle était toute bouffie de sa suprématie, ce qui est plus inquiétant car quasiment incompatible avec la posture de soignant.

 

Deuxième exemple, beaucoup plus grave, la démarche d’une mère face aux conséquences de la dépakine sur ses enfants

J’écris ces lignes en octobre 2016, le scandale des mères à qui on a prescrit de la dépakine durant leurs grossesses vient d’éclater.

Un soir, j’écoute France Inter qui explique quelles ont été les conséquences pour les enfants exposés in-utéro à ce médicament. Une mère témoigne. Ces deux enfants ont des troubles psychomoteurs importants. Deux sur deux, c’est beaucoup pour la même famille. Elle fait des recherches en français d’abord puis en anglais avec les mots clés « dépakine grossesse » et découvre une littérature médicale abondante et ancienne sur les conséquences délétères pour les fœtus exposés à cette molécule.

Elle va voir son médecin traitant avec ces informations collectées pour avoir des explications. Celui lui lance un « Pour qui vous prenez vous ? » et la met dehors.

Bonne question : pour qui cette femme se prend-t-elle ?

La réponse est simple : Pour une personne qui cherche à comprendre des informations qu’elle a collectées et qui pourraient expliquer les handicaps dont souffrent ses enfants.

Cet homme-là, qui a un diplôme de docteur en médecine n’est ni médecin, ni soignant. C’est un misérable voire un criminel. Il n’a rien à faire dans un cabinet médical.

 

Le processus qui aboutit à fabriquer des brutes en blanc

C’est face à ces situations que le livre de Martin WINCKLER est intéressant car il décortique comment le système de la formation médicale conditionne les futurs médecins à avoir des comportements, des postures bien loin de la bienveillance qui devrait être un principe de base de la relation soignant-soigné et qui peut se résumer à « d’abord ne pas nuire ».

Car système il y a bien, ce qui de dédouane pas les individus de la responsabilité de leurs actes. Les études de médecine ne se font pas sous le signe de la bienveillance. La récente annulation du bizutage des étudiants de deuxième année à la Faculté de Médecine de Créteil met au jour des rapports entre les étudiants d’une grande violence ; violence manifestement admise (cautionnée ?) par la faculté elle-même tant que cela ne sort pas sur la place publique.

En tant que patient, ou aidant, Les brutes en blanc donne une grille de lecture, un recul pour identifier clairement les signes qui permettent de se dire qu’une situation vécue n’est pas normale et, en conséquence, d’essayer de bien choisir ses médecins. Ce qui n’est pas facile.

C’est un livre d’une grande clarté, nuancé que tous les soignants et patients devraient lire.

 

Il est disponible dans toutes les bonnes librairies comme Mollat, Fontaine ou le classique Amazon.

 

Extraits des Brutes en blanc

 

P 13

« Je m’acclimaterai à l’idée, dérangeante pour les médecins formés en France, que soigner ce n’est pas décider à la place du patient, mais l’accompagner dans ses décisions ».

 

P25

« Comme la relation d’apprentissage, la relation de soin est un processus dynamique et réciproque. C’est une relation positive : la patient est soulagé et rassuré ; le soignant est gratifié moralement et matériellement. »

 

P30, sur l’intérêt des groupes de paroles

« En Grande-Bretagne, juste après la seconde guerre mondiale, le psychiatre hongrois Mickael BALINT créa des groupes de paroles réunissant des professionnel de santé de première ligne. Médecins-généralistes, infirmier.e.s, psychologues. Dans ces « groupes Balint », encore trop peu répandus en France, mais très courants en Angleterre ou en Allemagne, des praticiens décrivent les relations complexes qu’ils ont avec certains patients. Ces rencontres mensuelles se révèlent extrêmement gratifiantes pour les participants. Ils y découvrent que tous les soignants ont les mêmes difficultés, ils apprennent à identifier ce qui, dans leur propre personnalité, les rend vulnérables à certaines situations de soin ; ils deviennent plus détendus et moins autoritaires ; enfin, en écoutant leurs camarades, ils apprennent à mieux écouter les patients ».

 

P38

« Avant de tomber malade, il [le patient] vivait sa vie. Il aimerait non seulement cesser de souffrir, mais surtout reprendre sa route. Il sait parfaitement que ce n’est pas toujours possible. Mais il est soigné et soutenu, il peut prendre des décisions, même s’il a peu de temps devant lui : parler une dernière fois à une personne chère ou se réconcilier avec une autre ; assister au mariage d’un de ses enfants, ou à la naissance d’un de ses petits-enfants ; achever un projet ou faire un voyage. »

 

P38

« Demander des soins, c’est attendre du soignant qu’il nous aide à faire face ».

 

P130

« La situation (…) de beaucoup de patients atteints de syndromes mal identifiés ou peu connus, et c’est un signe qui pèche le plus profondément dans la profession médicale en France : ce n’est pas son ignorance – personne ne peut tout savoir – mais son inaptitude à écouter, à croire et à prendre le parti des patients, même quand on ne comprend pas ce qui leur arrive, et même si leurs symptômes n’entrent pas dans les « cases » qu’on leur a inculquées ».

Poster le commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

trois + dix-huit =



Pin It on Pinterest

Share This
Une newsletter conçue pour vous !

Une newsletter conçue pour vous !

Vous aimez lire ?

 

Vous avez envie de découvrir des livres formidables ?

 

 

 

Téléchargez immédiatement et gratuitement les fiches des "60 livres à lire absolument" (format pdf) et recevez notre newsletter chaque semaine :

You have Successfully Subscribed!